Entrepreneuriat “Made In Guadeloupe” quelle(s) réalité(s) ?

Malgré une année 2022 marquée par une économie en berne, la création d’entreprises a eu le vent en poupe en Guadeloupe.

Une année record pour les Outre-Mer atteste l’Insee, avec 34 300 établissements créés en l’espace d’une année sur l’ensemble des territoires ultramarins. Sur le terrain à quoi correspond cette réalité pour la Guadeloupe ? Que découvre -t-on derrière les chiffres ?

Plusieurs acteurs du monde économique mettent en garde contre le “leurre et les faux espoirs” suscités par la quête d’autonomie des entrepreneurs face aux entraves qui peuvent ensevelir les plus belles ambitions.

 

“Il y a beaucoup de créations d’entreprises mais pas de développement d’entreprises” se désespère Alain Nagam, le président de la FTPE (Fédération des Très Petites Entreprises de la Guadeloupe). Il persiste et signe, parmi les nombreux startupers qui fleurissent sur le marché, seules “quelques pépites” réussiront mais la majorité se retrouvera inévitablement “à la casse”… faute de levée de fonds et de marché suffisamment grand pour assurer leur pérennité. “Attention à ce développement d’entrepreneurs qui ne développent pas d’emplois et d’activités, parce qu’elles n’ont pas de schémas de développement. Beaucoup d’autoentrepreneurs, des emplois qui ne sont pas durables” avance-t-il. Et ce ne sont pas, sur le plan comptable, les chiffres de l’Insee qui lui donneront tort.

 

En 2020, le régime des micro-entrepreneurs est celui qui a le plus progressé dans l’archipel, +21,5%. C’est près de 2 300 nouvelles entreprises qui ont vu le jour cette année-là. A elles seules, elles ont représenté 43% de l’ensemble des créations d’entreprises enregistrées. Est-ce à dire qu’elles sont pour autant condamnées à disparaître ?

Selon l’IEDOM, 238 entreprises ont mis la clé sur la porte en 2022, une moyenne acceptable. En 2019, considérée comme année de référence, elles étaient 260 déclarées “défaillantes ”. Mais là encore , difficile de le déterminer, seules les données des moyennes et grandes entreprises sont collectées de manière fiable à l’Iedom, en raison du caractère déclaratif des enquêtes : les TPE seraient moins enclins à répondre aux enquêtes et “ne se retirent pas nécessairement des registres” nous assure-t-on.

 

Des réalités pas comme les autres

Mais cette absence de données ne constitue pas le principal écueil à leur développement.

“On a une forte dynamique entrepreneuriale, c’est un point positif. Mais on reste sur un marché exigu, et donc d’un point de vue structurel, l’exiguïté du marché va prédéterminer tout ce qui peut se passer, en termes de rentabilité de l’entreprise, de pérennité. Cette exiguïté, elle a été pendant un temps combattu sur la base de théories économiques qui voudraient qu’un marché pertinent soit l’équivalent d’à peu près 800 000/1 million de consommateurs” explique Christophe Wachter, le secrétaire général des MPI (l’association des moyennes et petites industries de la Guadeloupe).

Un grand marché unique antillais [un système d’échanges entre la Guadeloupe et la Martinique, sans barrières douanières] déjà mis en place par une loi dont il regrette qu’elle ne s’applique pas “aux projets de développement et d’aménagement entre les deux territoires”. “Une économie de comptoir” surenchérit Alain Nagam qui se heurte à un obstacle de taille, une pression fiscale “trop élevée”.

 

“LA PREMIÈRE DONNÉE À COMBATTRE C’EST L’EXIGUÏTÉ DU MARCHÉ. UNE MÊME IDÉE À LA RÉUNION N’AURA PAS LE MÊME SORT QU’EN GUADELOUPE PARCE QU’ELLE REPOSE SUR UNE BASE DE 800 000 CONSOMMATEURS”

CHRISTOPHE WACHTER

 

Selon de nombreux acteurs, la pression fiscale à laquelle sont soumises les entreprises de la Guadeloupe ne correspondent pas “à leurs réalités économiques”. “Elle est trop contraignante par rapport à la flexibilité que l’on doit avoir sur un petit marché comme ça, où nous sommes constamment soumis à des catastrophes, risques naturels etc.”, explique Christophe Wachter.

Pour cette sommité du monde économique, qui possède la double casquette de président du CESER, le Conseil Economique, Social et Environnemental Régional, le constat est formel : les derniers choix politiques pris en termes de fiscalité sont “à contre -courant ” des intérêts des entreprises locales. “On a supprimé récemment les zones franches urbaines [vote du sénat en décembre 2018 pour l’ensemble

des Outre-mer] alors que des villes comme Basse-Terre ou Pointe-à-Pitre en ont besoin. Une ville comme Pointe -à-Pitre est envahie par toutes sortes de choses, sauf de possibilités de faire du business correctement” s’insurge -t-il.

En d’autres termes, un chef d’entreprise basé dans un département comme la Seine -Saint -Denis a plus de chances de prospérer qu’un entrepreneur installé dans le poumon économique de la Guadeloupe en raison de l’absence de “discontinuité territoriale”. “Le fait qu”il évolue en France hexagonale , il peut déjà avoir un marché de 67 millions d’habitants à proximité , sans avoir à traverser l’océan, sans avoir à faire quoi que ce soit”.

Pour lui il ne fait aucun doute, “que le développement d’une organisation économique, d’un grand marché caribéen nous serait profitable” conclut-il.

 

 

Conseil d’un expert

“Il faut se faire parrainer, c’est-à-dire trouver conseil auprès d’une personne qui a déjà est déjà passée par là, qui connaît bien l’environnement, quelqu’un qui a déjà échoué et qui s’est reconstruit. ”

Jean-Christophe Wachter

 

L’avis d’un expert

En Guadeloupe, il faut miser sur la biodiversité végétale et marine. C’est à nous de créer des entreprises d’envergure pour pouvoir l’exploiter, des entreprises qui vont générer un éco-système comme c’est le cas par exemple de l’entreprise “Ti Po Péyi”, que nous suivons de près. Et puis, il y a l’actionnariat, nous devons faire ensemble, créer de la cohésion, aller vers le capital-risque pour réussir”.

Alain Nagam

 

Que révèlent les chiffres

  • Une pérennité à 5 ans des entreprises plus élevé qu’au niveau national : près de 65 % des entreprises créées en 2014 sont encore actives 5 ans après, contrairement à l’Hexagone où le taux s’élève à 62,5 %.
  • Les entreprises «dynamiques», représentent 4 entreprises sur 10.
  • Baigner dans un entourage entrepreneurial favorise à la fois la création, la pérennité et le développement de son entreprise. Trois-quarts des créateurs d’entreprises dynamiques connaissent un entrepreneur contre deux tiers des créateurs d’entreprises pérennes qui ne bénéficient pas d’un tel entourage.

 

Les entreprises aidées ne sont pas les plus pérennes

L’aide publique la plus répandue (60%) est l’Accre (aide au chômeur créant ou reprenant une entreprise). Les personnes à la recherche d’un emploi qui ont recourt à cette aide réussissent moins facilement avec un taux de pérennité de 59%, inférieur de 5,5 points au taux régional. Et pour cause, beaucoup choisissent de créer leur entreprise dans un secteur très concurrentiel tel que le commerce, sous la forme d’entreprise individuelle.

 

Source : Etude INSEE 15 novembre 2022

By audrey

20 juin 2023

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